À notre tour... Africa - Americas - Asia

Impressions du Canada, du Yukon et de l'Alaska

Waterton Lakes, Alaska Highway, ours, grizzlys, Yukon et route vers l'océan Glacial arctique

Après le segment américain, exceptionnel par son intensité, sa variété et la chance dont nous avions bénéficié, nous avions le sentiment, nous l'avons déjà dit, d'avoir gagné notre pari. En entrant au Canada, la suite pouvait presque être reçue comme un supplément. Mais ce supplément allait devenir lui-même l'un des grands sommets du voyage, autour de deux lignes de force : les ours, d'abord, puis l'expédition vers l'océan Glacial arctique.

Depuis le début du voyage, les grands animaux occupaient une place centrale dans notre imaginaire. L'Afrique nous avait offert ce que nous n'osions même pas espérer avant de partir : des safaris réalisés directement avec Oscar, au milieu des lions, des éléphants, des girafes, des zèbres et de toute la grande faune australe. L'Amérique du Sud nous avait donné des occasions plus dispersées, souvent dans des sites dédiés : oiseaux à Mindo, caïmans et paresseux au Costa Rica, tortues et iguanes aux Galápagos. Mais le sentiment de safari, lui, s'était un peu éloigné.

Nous savions que l'Amérique du Nord pouvait nous le rendre. Les ours occupaient dans notre attente une place comparable à celle des grands prédateurs africains. Nous avions déjà vu nos premiers ours à Grand Teton, puis surtout à Yellowstone, parfois dans de bonnes conditions, notamment des femelles avec leurs petits. Mais nous ne savions pas encore jusqu'où irait cette chance. En regardant les photos, on pourrait croire que voir des ours est facile. Ce n'est pas exactement le cas. Il faut la bonne saison, beaucoup de patience, une certaine capacité à lire les bords de route, et parfois accepter de rester une ou deux heures à attendre qu'un animal reparaisse.

Isabelle était très forte pour cela. Elle repérait souvent, avant moi, une forme sombre dans les herbes, un mouvement presque imperceptible, une tache qui ne collait pas au paysage. Nous avions aussi acquis une petite expérience : ne pas s'arrêter trop brutalement, faire demi-tour plus loin, revenir sans attirer l'attention, stationner à distance, puis attendre. Ce sont ces gestes, autant que la chance, qui nous ont permis de multiplier les observations.

Waterton Lakes, mieux que son jumeau américain

La traversée canadienne a commencé par Waterton Lakes. Ce parc est le jumeau de Glacier National Park, côté américain : c'est la même entité géographique, découpée par la frontière. Pourtant, Waterton Lakes est beaucoup moins réputé que Glacier. Nous l'avons, pour notre part, nettement préféré.

Le lieu possède une simplicité très agréable. Il y a un petit village, un grand hôtel qui apparaît presque comme un château dans le lointain, des montagnes encore enneigées, des routes peu fréquentées, et cette impression d'espace accessible sans la lourdeur des grands parcs trop célèbres. Les sommets sont peut-être moins escarpés que dans Glacier, mais l'ensemble nous a paru plus fluide, plus calme, plus immédiatement accueillant.

Lac et montagnes à Waterton Lakes
Lac turquoise et montagnes enneigées à Waterton Lakes
Paysage glaciaire entre Banff et Jasper
Isa et Manu devant un lac de montagne au Canada

Waterton Lakes, Banff et Jasper nous ont fait entrer dans le Canada des lacs froids, des montagnes encore enneigées et des grandes routes forestières. Waterton, moins célèbre que Glacier, nous a finalement laissé un meilleur souvenir que son jumeau américain.

C'est surtout à Waterton Lakes que nous avons retrouvé le sentiment de safari. Les routes n'étaient pas très nombreuses, nous les avons parcourues plusieurs fois, et nous avons fini par connaître les secteurs où les ours se tenaient. Nous avons aussi croisé un photographe naturaliste qui faisait plus ou moins la même chose que nous. Il nous expliqua que l'année était particulièrement favorable aux oursons, probablement en raison d'une très bonne saison alimentaire précédente. Les femelles avaient davantage de petits, car la population a la capacité à s'autoréguler en fonction de la nourriture disponible.

Nous avons donc vu plusieurs femelles accompagnées d'oursons, parfois très près d'Oscar. Certains jeunes sont venus jusqu'à la carrosserie, l'un d'eux a même semblé attiré par le bouchon du réservoir de gazole. Nous nous sommes retrouvés entourés d'ours comme nous avions pu nous retrouver, en Afrique, entourés de lions ou d'éléphants. Ce n'était évidemment pas la même faune, ni le même décor, mais le sentiment était revenu : celui d'être dans notre véhicule, au contact direct de grands animaux libres.

Deux oursons jouant sur la route à Waterton Lakes
Oursons se bagarrant au bord de la route
Ours noir broutant au bord de la route
Photographe animalier observant les ours dans les herbes
Ours près d'Oscar au Canada

À Waterton Lakes, les ours nous ont offert nos premières grandes scènes canadiennes : oursons jouant sur la route, femelles broutant dans les herbes, animaux parfois si proches qu'ils venaient jusqu'à Oscar.

Waterton Lakes nous a aussi donné notre meilleure observation de mouflons. Ils descendaient près de la route, suffisamment près pour que nous puissions les photographier dans de très bonnes conditions. Ce n'est pas l'animal le plus spectaculaire d'Amérique du Nord, mais il manquait encore à notre tableau de chasse photographique, et nous étions heureux de l'ajouter.

Mouflon canadien vu de près
Mouflon aux grandes cornes au bord de la route
Mouflon canadien dans les herbes
Mouflon dans un paysage rocheux

Les mouflons de Waterton Lakes furent faciles à observer, ce qui n'est pas toujours le cas. Eux aussi participaient à cette impression d'un parc moins célèbre, mais plus généreux que Glacier.

Banff, Jasper et la route des glaciers

Il fallait ensuite remonter assez vite vers le nord. La saison avançait, notre date de retour en France n'était plus si lointaine, et nous devions encore accomplir toute la grande boucle vers l'Alaska. Nous nous sommes donc naturellement dirigés vers Banff et Jasper, deux parcs jumeaux eux aussi, reliés par une route qui traverse à elle seule l'essentiel des paysages les plus célèbres de la zone.

Nous ne nous sommes pas longuement arrêtés dans l'un ou l'autre. Nous avons surtout traversé. Mais la traversée suffit presque : lacs encore gelés, forêts sombres, montagnes enneigées, glaciers suspendus et champs de glace. La plus belle partie, à nos yeux, n'était pas tant Banff ou Jasper pris séparément que la route qui les relie, l'Icefields Parkway, au voisinage du champ de glace Columbia.

Là encore, les paysages étaient plus puissants que notre disponibilité. Nous étions déjà tendus vers le nord. Il fallait avancer, mais la route elle-même était une expérience. Par moments, on avait le sentiment de longer une petite calotte glaciaire, visible depuis la route, suffisamment proche pour imposer sa présence, suffisamment lointaine pour rester un monde à part.

Oscar devant les glaciers de l'Icefields Parkway
Montagne noire et enneigée dans les Rocheuses canadiennes
Chèvre de montagne dans les Rocheuses canadiennes
Jeune chèvre de montagne
Ours noir sur la neige au bord de la route

Entre Banff et Jasper, l'Icefields Parkway traverse les grands paysages glaciaires des Rocheuses canadiennes. Nous ne nous sommes pas arrêtés longtemps, mais cette route reste l'un des plus beaux passages paysagers de la remontée vers le nord.

Les ours continuaient à apparaître au bord des routes. Nous avons alors mieux compris pourquoi ils étaient si visibles à cette saison. Au printemps, lorsqu'ils sortent d'hibernation, ils doivent reconstituer leurs réserves. On imagine volontiers l'ours comme un grand prédateur carnivore, mais il passe en réalité beaucoup de temps à brouter. Les bords de route, dégagés, fauchés, riches en herbes tendres et en pissenlits, deviennent pour eux des zones d'alimentation très attractives.

Ils sont habitués aux voitures qui passent vite. Ce qui les inquiète, c'est le véhicule qui ralentit ou s'arrête. Notre méthode consistait donc à ne pas nous arrêter brutalement. Lorsque nous croyions voir un ours, nous poursuivions plusieurs centaines de mètres, parfois un kilomètre, puis nous faisions demi-tour. Nous revenions ensuite nous garer loin de l'endroit supposé, souvent à cent ou deux cents mètres, et nous attendions. Si l'ours ressortait, nous pouvions commencer à le photographier sans modifier brusquement son comportement.

Ce genre de photographie demande de la patience et une certaine discrétion. Les autres voitures passaient parfois sans rien voir. Les locaux ne s'arrêtaient pas, ou à peine. Les touristes, eux, auraient pu créer un attroupement. Nous évitions donc autant que possible d'attirer l'attention, appareil photo abaissé lorsqu'une voiture arrivait, puis reprise de l'observation une fois la route redevenue calme.

Portrait d'ours noir
Ours noir dans la forêt
Ours brun dans les herbes
Ours clair dans les pissenlits
Empreinte d'ours dans le sable

À cette saison, les ours viennent souvent se nourrir au bord des routes. Leur régime est largement végétal, et les pissenlits des accotements expliquent une partie de ces rencontres apparemment miraculeuses.

Nous avons aussi croisé d'autres animaux, plus rares ou plus discrets. Les castors, par exemple, furent beaucoup plus difficiles à voir que nous ne l'imaginions. On repère assez facilement leurs barrages, mais les animaux eux-mêmes se montrent peu. Nous avons eu deux belles occasions, dont une scène très nette : nous nous étions sans doute approchés un peu trop près, et l'animal frappa violemment l'eau de sa queue avant de disparaître sous la surface.

Castor face à nous sur l'eau
Castor nageant dans une eau verte
Castor nageant près de son barrage

Les castors sont plus faciles à deviner qu'à voir. Leurs barrages apparaissent régulièrement dans les zones humides, mais les animaux restent souvent invisibles.

Les porcs-épics, les élans, les oiseaux et les écureuils complétaient ce bestiaire canadien. Nous ne pouvons pas tout raconter ici en détail, et d'ailleurs la petite faune était déjà présente partout depuis le début du voyage, mais elle continuait à nous réjouir. Pour les photographies plus nombreuses, le mieux reste de se reporter aux albums généraux et au best-of animalier du site.

Élan dans la forêt canadienne
Portrait d'élan
Élan au bord de l'eau
Porc-épic au bord de la route
Écureuil mangeant une graine

Porcs-épics, écureuils et oiseaux formaient la petite et moyenne faune de cette remontée. Les élans, pour leur part, restent des animaux majestueux lorsqu'ils surgissent dans les forêts du Nord.

L'Alaska Highway

En quelques jours, nous avons ensuite enchaîné Dawson Creek, Fort Nelson, Watson Lake, puis les longues routes du Nord. Techniquement, Dawson Creek est encore en Colombie-Britannique, mais c'est là que commence vraiment l'Alaska Highway. Le nom peut tromper un Français : ce n'est pas une autoroute, seulement une route à une voie dans chaque sens, sans terre-plein central, généralement bien goudronnée, et sans difficulté particulière au moment où nous sommes passés.

Mais l'Alaska Highway est un monde. Elle appartient à ces routes mythiques dont le nom suffit à ouvrir l'imaginaire. Ce n'est pas la conduite qui impressionne, c'est la distance, l'isolement, l'espacement des villages, et cette impression d'entrer dans une zone où chaque communauté ressemble à une grande base de vie. Les localités sont rares, étirées, fonctionnelles, souvent liées à une histoire de ruée vers l'or, de trappeurs, de routes militaires, de familles installées depuis plusieurs générations dans un environnement difficile.

On y perçoit aussi la présence des populations amérindiennes, dans les totems, les noms de lieux, les centres culturels, les silhouettes de villages, et dans cette manière qu'a le territoire de ne jamais se réduire entièrement au récit de la conquête blanche. Le Nord est fait de ces deux mémoires : celle des peuples autochtones, beaucoup plus ancienne, et celle des pionniers, trappeurs, chercheurs d'or, ouvriers de routes, camionneurs et mécaniciens venus s'installer dans des marges froides.

Totems autochtones en Colombie-Britannique
Oscar devant un panneau sur la route de l'Alaska
Isa et Manu devant le panneau Welcome to Alaska
Route enneigée vers Haines et Skagway

L'Alaska Highway et ses embranchements nous ont fait entrer dans le Nord mythique : routes longues, villages rares, traces autochtones, puis le panneau « Welcome to Alaska », qui marquait symboliquement l'accomplissement de la route depuis Ushuaia.

Les habitants de ces régions nous ont semblé très indépendants. Ce ne sont pas forcément des « durs » au sens caricatural du terme, mais des gens dont la vie familiale et locale s'enracine souvent dans une histoire de frontière. La dureté de l'environnement produit aussi une solidarité pratique. On n'est pas dans l'anonymat urbain, mais dans un monde où chacun tente de vivre de manière autonome tout en sachant qu'il devra parfois compter sur les autres.

Nous avons pris vers l'ouest afin de rejoindre Skagway, puis Haines, dans le sud de l'Alaska. Le but n'était pas tant de visiter ces petites villes que de tenter notre chance sur une rivière où l'on peut parfois voir de grands grizzlys pêcher le saumon. Nous avions déjà vu beaucoup d'ours, mais les ours côtiers d'Alaska sont plus massifs, surtout lorsqu'ils profitent des remontées de saumons. C'était cette image-là que nous voulions approcher : de grands grizzlys attrapant les saumons dans les rivières.

Nous étions cependant trop tôt dans la saison. Le salmon run n'avait pas vraiment commencé. Les ours anticipent l'arrivée des poissons, mais encore faut-il que les saumons soient là. À Haines, du côté de la Chilkoot River, nous avons donc surtout vérifié qu'il n'y avait pas d'ours là où nous espérions les voir.

L'arrivée à Skagway, puis le passage vers Haines en ferry, furent tout de même importants. Les liaisons maritimes semblaient moins régulières et moins simples qu'autrefois : moins de ferries, moins de places pour les véhicules, des traversées plus rares. Nous avons eu de la chance de pouvoir passer au bon moment, nous avons d'ailleurs été le tout dernier véhicule à être autorisé à monter dans la soute. La zone est très fréquentée par les bateaux de croisière, mais les ferries utiles aux voyageurs motorisés ne relèvent pas de la même logique.

Orques dans le fjord près de Haines
Fjord et montagnes près de Haines
Lumière rose sur les montagnes d'Alaska
Lagopède mâle dans la neige

À Haines, les grizzlys attendus n'étaient pas au rendez-vous, mais nous avons aperçu des orques au loin dans le fjord et traversé de beaux paysages de neige, peuplés notamment de lagopèdes.

La route entre Haines et l'Alaska Highway fut plus belle encore que l'arrivée initiale à Skagway. Elle monte suffisamment pour traverser des champs de neige, sans atteindre une altitude vraiment élevée. C'est là que nous avons observé des lagopèdes, mâle à tête rouge et femelle plus discrète, marchant dans la neige. Le décor devenait franchement nordique.

Après Haines Junction, nous avons repris la route vers Beaver Creek, Tok, puis Anchorage. L'itinéraire repasse entre Canada et États-Unis, Yukon et Alaska, sans qu'on ait vraiment le sentiment de changer de monde à chaque frontière. Tout cela appartient à un même espace du Nord, immense, peu peuplé, où les lignes administratives comptent moins que les routes disponibles.

Anchorage, Cooper Landing et les saumons

Entre Tok et Anchorage, il ne s'est pas passé grand-chose. Anchorage elle-même ne nous a pas fait très bonne impression. La ville nous a paru un peu glauque, marquée par des problèmes sociaux visibles, sans doute aussi par l'alcoolisme. Nous ne nous y sommes arrêtés que pour refaire des courses et acheter du matériel de pêche.

Les grands magasins d'Anchorage, et notamment Cabela's ou Bass Pro, disent beaucoup de l'Alaska. On y trouve cannes, moulinets, barques, vêtements techniques, armes, outils, matériel de survie et tout ce qui permet de vivre dans un environnement hostile. Les pêcheurs y sont chez eux. Ces magasins autorisent d'ailleurs les camping-cars et véhicules de voyage à dormir sur leur parking, ce qui nous fut très utile.

Si nous avons acheté des cannes, c'est surtout parce que Christian est un passionné de pêche et voulait absolument pêcher le saumon. Il nous emmena du côté de Cooper Landing, dans un endroit presque mythique pour les pêcheurs, au moment où les saumons arrivaient. Pour lui, ce fut un moment exceptionnel. Pour nous, c'était moins central, mais nous avons partagé sa joie lorsqu'il sortit assez rapidement un magnifique saumon de la rivière.

Les pêcheurs étaient espacés de cinquante mètres, parfois moins, chacun concentré sur son geste. Les saumons étaient là, nombreux, remontant le courant. Nous étions arrivés au bon endroit, au bon moment, et même si la pêche n'était pas notre passion première, cette scène avait quelque chose de très alaskien.

Lupins sauvages sur la péninsule de Kenai
Isabelle dans les lupins de la péninsule de Kenai
Panneau Anchor Point, point le plus à l'ouest d'Amérique du Nord routière
Oscar à Anchor Point en Alaska

La péninsule de Kenai nous a offert ses lupins, ses saumons et Anchor Point, le point le plus à l'ouest que nous ayons atteint durant toute l'aventure « Anotretour ».

Homer, les pygargues et le bout de la route

Nous sommes ensuite descendus jusqu'à Homer, au bout de la péninsule de Kenai. Homer est une curiosité géographique en soi, avec cette longue langue de terre, le Homer Spit, qui s'avance dans la baie et se termine par une marina touristique, des cabanes, des restaurants, des bateaux de pêche et des commerces saisonniers. Au bout, le panneau Land's End résume bien le sentiment du lieu.

Nous y avons encore pêché avec Christian, mais Homer était surtout pour nous la base de départ vers les grands grizzlys côtiers. C'est depuis là que partent les excursions vers Kodiak, Katmai ou Lake Clark National Park, souvent en hydravion ou en petit avion. Les distances sont telles que le bateau paraît beaucoup moins naturel pour une excursion d'une journée.

Homer nous a aussi donné de belles observations de pygargues à tête blanche. Ils sont très nombreux dans cette région, attirés par l'activité de pêche et les restes de poissons. Ceux que nous avons photographiés ici n'étaient pas appâtés spécialement par nous : ils profitaient simplement de la présence humaine, des pêcheries et des saumons.

Pygargue à tête blanche décollant au bord de l'eau
Jeune pygargue en vol
Manu photographiant un pygargue près de Homer
Portrait de pygargue à tête blanche
Serres de pygargue en vol

À Homer, les pygargues sont partout autour des zones de pêche. Ils profitent des restes de saumons et offrent aux photographes des occasions rares, même sans nourrissage direct.

Lake Clark, l'excursion la plus chère du voyage

Coco et Christian avaient réservé depuis longtemps leur excursion vers Katmai. Nous, comme souvent, avons décidé beaucoup plus tard. Nous avons fait le tour des petits opérateurs locaux, cherchant deux places disponibles pour le lendemain. Nous avons fini par trouver une petite structure familiale : un pilote, sa femme au secrétariat, un petit avion, et des années d'expérience avec les ours.

Ce jour-là, il partait vers Lake Clark National Park. Dès le vol, l'expérience fut magnifique. Les glaciers vus du ciel, les montagnes, les côtes, les langues de glace descendant vers les fjords composaient l'un des plus beaux survols du voyage. L'avion n'était pas un hydravion, mais un petit appareil à roues, capable de se poser directement sur une plage de sable grossier et de galets.

Isa et Manu dans le petit avion pour Lake Clark
Survol des glaciers de Lake Clark
Isa et Manu devant l'avion après l'excursion à Lake Clark
Isa et Manu sur la plage de Lake Clark

L'excursion à Lake Clark commença par l'un des plus beaux vols du voyage : glaciers vus du ciel, petit avion posé directement sur la plage, puis marche à pied vers les grizzlys.

Une fois posés, le pilote inspecta la plage et retira quelques gros galets susceptibles de gêner le redécollage. Nous étions cinq visiteurs, tous très attentifs aux consignes. Le guide était armé, mais il n'utilise en fait jamais son arme. Les règles étaient simples : rester groupés, ne jamais courir, ne jamais crier, ne pas paniquer, suivre précisément ses indications. Selon le comportement des ours, il fallait parfois se tenir debout pour paraître plus imposants, parfois s'accroupir afin de faire baisser la tension.

Le début fut pourtant frustrant. Le guide venait pour la première fois de la saison dans cette zone. Nous avons rapidement vu des ours, notamment une femelle avec deux petits, mais un panneau interdisait l'accès au secteur où ils se trouvaient. Il s'agissait apparemment d'un conflit ou d'une incertitude entre les autorités du parc, les opérateurs touristiques et les populations indigènes locales. Le guide ne voulait pas se mettre en faute. Il décida donc de renoncer.

Nous avions des ours presque sous les yeux, mais nous ne pouvions pas les rejoindre. J'ai exprimé ma déception assez clairement, sans agressivité, mais suffisamment pour que le pilote comprenne que la sortie risquait de rester en dessous de nos attentes. Il proposa alors quelque chose qu'il ne faisait pas d'habitude : reprendre l'avion, survoler d'autres plages, et se poser ailleurs.

Cette décision sauva l'excursion. Nous avons trouvé deux jeunes grizzlys qui jouaient ensemble, probablement deux frères ou deux adolescents de la même génération. Ils se défiaient, se jaugeaient, se bagarraient pour de faux, dans l'eau puis sur la plage. En anglais, on dirait qu'ils sparraient : ils se mesuraient l'un à l'autre sans intention de se blesser.

Deux jeunes grizzlys jouant dans l'eau à Lake Clark
Deux grizzlys sur la plage de Lake Clark
Grizzlys jouant dans l'eau
Deux grizzlys mouillés sur la plage
Grizzlys se défiant au bord de l'eau

À Lake Clark, l'excursion fut sauvée par deux jeunes grizzlys jouant ensemble sur la plage et dans l'eau. Ils passèrent parfois à quelques mètres de nous, indifférents à notre présence.

À un moment, ils se sont mis à courir dans notre direction. Nous n'avons pas vraiment eu peur, parce que nous faisions confiance au guide, mais la scène était impressionnante. Les ours passèrent littéralement à quelques mètres de nous. Je garde le souvenir très physique du sol qui tremblait sous le poids de ces animaux lancés en pleine course.

Les photographier n'était pas simple. Leur pelage mouillé devenait très sombre, l'eau renvoyait une lumière vive, et les contrastes étaient difficiles, un peu comme avec les loutres de mer en Californie. Mais le moment était extraordinaire. Nous avions vu les grands grizzlys d'Alaska, non pas à Brooks Falls, dans le dispositif le plus célèbre et le plus encadré, mais à notre manière, au prix d'un détour improvisé et d'une chance rattrapée.

Grizzly de Lake Clark dans la végétation
Grizzlys vus à distance dans une prairie
Portrait de grizzly clair à Lake Clark
Grizzly dans les herbes hautes

Cette sortie fut l'excursion la plus chère de tout notre tour du monde. Nous l'avons négociée sur place, environ 20% moins cher que le prix public, soit autour de 1000$ par personne, mais elle appartenait tout de même à ces expériences de privilégiés dont nous avions pleinement conscience.

Nous sommes rentrés enchantés. Le vol retour, au-dessus des glaciers, prolongea encore l'expérience. Brooks Falls, à Katmai, reste sans doute le lieu iconique pour photographier les ours pêchant le saumon, mais il faut souvent réserver très longtemps à l'avance, payer très cher, et parfois même participer à une loterie. Nous étions un peu avant la grande saison, mais nous avions réussi à approcher ce que nous étions venus chercher.

Après cela, notre programme alaskien principal était accompli. Nous avons encore fait un passage rapide par Seward, avec l'idée d'aller voir des macareux, mais l'excursion était trop compliquée, trop lointaine, trop incertaine. Coco et Christian sont restés un peu plus longtemps pour la pêche. Nous, nous devions remonter vers le nord.

Denali, Fairbanks et les fantômes d'Into the Wild

Nous voulions voir le Denali, l'ancien mont McKinley, sommet le plus élevé d'Amérique du Nord. Nous l'avons aperçu au loin, dans des conditions correctes, sans en faire une grande expédition. Le nom, ainsi qu'une brève excursion d'une petite journée dans le parc du même non, nous a suffi pour marquer cette étape.

Mont Denali au loin
Isa et Manu sur la route du Denali
Oscar sur la Top of the World Highway

Denali fut moins une étape longue qu'un jalon symbolique. Puis la Top of the World Highway nous ramena vers le Yukon, sur une route encore partiellement marquée par la neige.

Cette partie de l'Alaska fut aussi pour nous l'occasion de rejouer, à notre petite échelle, deux imaginaires du Grand Nord. Le premier venait de Grizzly Man, le documentaire consacré à Timothy Treadwell, cet original qui passa de nombreux étés au contact des grizzlys d'Alaska avant de finir tragiquement dévoré par l'un d'eux. Le film nous avait mis dans l'ambiance de cette nature brève, intense, presque excessive, où les ours, les renards, les herbes hautes et la lumière d'été semblent surgir d'un monde hostile à peine réveillé.

Le second venait évidemment d'Into the Wild, le film consacré à Christopher McCandless. Son histoire a été romancée, mais elle appartient désormais à la mythologie de l'Alaska : un jeune homme nourri de lectures, de refus du confort bourgeois, de rêves de nature et de vie libre, parti jusqu'au bout de son idée avant de mourir seul dans le fameux bus 142.

Nous avons donc cherché ce bus. Nous savions que le vrai bus avait été déplacé, précisément parce que trop de voyageurs tentaient de s'y rendre et se mettaient en danger. Mais nous voulions au moins approcher la zone, sentir le décor, suivre la piste autant que possible. Nous avons quitté la route, roulé sur des chemins défoncés, au risque de nous embourber, atteint un secteur proche du lieu où McCandless était mort, sans pouvoir évidemment aller jusqu'au bout (nous avons rebroussé chemin à 25 kilomètres de l'objectif). Puis nous sommes allés voir la réplique du bus (utilisée pour le tournage du film) dans un café, avant de chercher le vrai bus du côté de l'université de Fairbanks. Il était alors en restauration dans une zone inaccessible au public. Nous ne l'avons donc pas vu, mais cette petite enquête suffisait à inscrire l'épisode dans notre propre récit.

Fairbanks marquait aussi un choix. De là part la Dalton Highway, qui permet de monter vers Prudhoe Bay et l'océan Glacial arctique. Nous aurions donc pu tenter l'aventure par l'Alaska. Mais depuis plusieurs jours, Coco et Christian menaient auprès de nous une forme de lobbying amical pour que nous les accompagnions sur l'autre grande route du Nord : la Dempster Highway, côté Yukon et Territoires du Nord-Ouest.

Dawson City et le solstice

Nous avons finalement décidé de les accompagner dans ce projet et repris la route vers le Yukon, par la Top of the World Highway. Le nom est un peu grandiloquent, mais il correspond assez bien au sentiment de la route : hauts plateaux, neige résiduelle, pistes larges, horizons ouverts, isolement presque total. Nous avons repassé là, avec des formalités très simples et sympathiques, un poste isolé dans une tempête de grésil.

Nous avons rejoint Dawson City, ville profondément associée à la ruée vers l'or du Klondike. On y traverse la Yukon River, on entre dans une localité qui conserve volontairement son décor de frontière, de saloons, de façades en bois, de chercheurs d'or, de trappeurs, de matériel de mine, de poussière, d'alcool et de récits anciens. Nous avons visité avec plaisir un petit musée consacré à cette histoire.

Solstice d'été sur le dôme de Dawson City
Oscar sur les hauteurs de Dawson City au soleil de minuit

Dawson City fut notre porte d'entrée vers la Dempster Highway. Nous y avons vécu le solstice d'été sur le dôme.

Dawson City possède aussi une tradition liée au solstice et au soleil de minuit. Le soir du solstice d'été, nous sommes montés sur le Dôme, le point dominant au-dessus de la ville. Nous n'étions pas encore au-delà du cercle polaire arctique, donc le soleil ne restait pas totalement visible toute la nuit, mais il se couchait à peine. La lumière ne disparaissait presque pas.

Il y avait là quelques dizaines de personnes, peut-être une cinquantaine, enveloppées dans des couvertures, installées autour d'un grand feu improvisé qui rappelait presque un feu de la Saint-Jean. L'ambiance n'était pas vraiment hippie, mais elle avait quelque chose de simple, de collectif, de légèrement hors du temps. Être là ce soir-là, à Dawson City, le jour du solstice, nous a semblé un privilège.

La Dempster Highway

Je n'avais pas vraiment promis à Coco et Christian que nous irions jusqu'au bout. J'avais plutôt accepté de commencer la Dempster avec eux, de voir comment la route se présentait, puis éventuellement de faire demi-tour. Christian me disait, avec son optimisme habituel : « Tu iras jusqu'au bout. » Je répondais que non, que nous n'avions pas vraiment le temps, que ce n'était pas raisonnable, qu'Oscar avait déjà beaucoup donné.

Puis il est arrivé ce qui devait arriver : nous sommes allés jusqu'au bout.

La Dempster s'est révélée beaucoup plus facile techniquement que je ne l'imaginais. La route avait été refaite peu de temps auparavant. Elle restait isolée, évidemment, et il fallait être totalement autonome en cas de panne, mais la conduite elle-même ne posait pas de difficulté majeure. Nous avons donc franchi le cercle polaire arctique pour la première fois de notre vie, puis continué vers le nord.

Passage du cercle polaire arctique sur la Dempster Highway
Oscar sur la Dempster Highway vers Inuvik et Tuktoyaktuk
Coco, Christian, Isa et Manu au départ de la Dempster Highway
Oscar au bord de l'océan Arctique à Tuktoyaktuk
Oscar et le véhicule de Coco et Christian sous le soleil de minuit

La Dempster Highway fut l'un des grands moments du tour du monde : cercle polaire, Inuvik, Tuktoyaktuk, océan Arctique, poussière, fatigue, et lumière permanente.

Nous sommes arrivés ensemble à Inuvik, puis à Tuktoyaktuk, au bord de l'océan Glacial arctique. Ce fut un moment immense. Sur la photo prise devant le panneau, nous sommes sales, fatigués, poussiéreux, mais heureux comme rarement. Christian a versé une larme. Ce projet comptait beaucoup pour lui, et nous étions heureux de l'avoir accompagné jusqu'au bout.

Nous étions deux jours après le solstice. À Tuktoyaktuk, le soleil ne se couchait plus du tout. Christian, ancien cuisinier, avait préparé un beau repas avec le saumon en carpaccio qu'il avait pêché lui-même et quelques victuailles acheminées depuis la suisse et précieusement conservées pour l'occasion. Nous avons dîné au bout du continent, dans cette lumière impossible, entre deux véhicules couverts de poussière, avec l'impression d'être arrivés dans un lieu que peu de voyageurs ont l'occasion de voir dans leur vie.

Je me suis levé plusieurs fois dans la nuit pour vérifier mon timelapse du soleil de minuit. Je ne l'ai pas très bien réussi, mais cela n'a pas grande importance. Ce qui comptait était d'être là, au bord de l'océan Arctique, après des années de route depuis l'Afrique, l'Amérique du Sud, l'Amérique centrale, les États-Unis et le Canada.

Tuktoyaktuk appartient sans hésitation au top 10 des moments de tout notre tour du monde.

La panne d'Inuvik

Le retour nous rappela presque immédiatement que ce genre d'expédition ne se gagne jamais complètement. Le lendemain de Tuktoyaktuk, près d'Inuvik, j'ai senti quelque chose d'anormal. Une vibration. Une sensation mécanique que je n'aimais pas. J'ai demandé à Christian de jeter un œil. Il est meilleur mécanicien que moi, et il a rapidement compris le problème : le croisillon de l'arbre de transmission était en train de lâcher.

C'était un problème ancien qui revenait de très loin. En Namibie, près de Solitaire, j'avais perdu mon arbre de transmission sur une piste. Pendant le Covid, à Windhoek, on avait fait rectifier l'arbre et souder des croisillons qui n'étaient pas ceux d'origine. Depuis, leur graissage avait toujours été compliqué. À chaque entretien, je demandais aux mécaniciens de s'en occuper, mais je pense que beaucoup n'y parvenaient pas vraiment. Il aurait fallu démonter l'arbre pour graisser proprement l'articulation.

Cette fois, le problème nous rattrapait au pire endroit possible. Inuvik n'est pas un endroit où l'on trouve facilement une pièce de Volkswagen LT de 1991. Quelques mécaniciens locaux refusaient de nous aider. Ceux qui restaient n'inspiraient pas toujours confiance : un homme très âgé, à moitié inquiétant, avec une main autrefois entièrement coupée sur une scie circulaire un lendemain de beuverie, un autre manifestement drogué ou instable, passant de l'euphorie à l'abattement. Nous avons cherché à faire venir une pièce d'Edmonton, mais l'expédition par avion s'est révélée presque impossible à organiser.

La solution est venue d'un autre voyageur, en Land Rover, qui possédait un croisillon adaptable. C'est le genre de hasard qui sauve une situation. Sans cette pièce, nous aurions peut-être dû faire remorquer Oscar sur des centaines de kilomètres, pour une somme absurde, sans garantie de trouver ensuite davantage de solutions. Coco et Christian ont été impeccables. Ils auraient pu repartir. Ils sont restés avec nous, nous ont aidés, épaulés, soutenus.

Le plus pénible, presque autant que la panne, fut l'infestation de moustiques. À cette saison, dans le Nord, les moustiques sont partout, tout le temps. Et comme il n'y a pas vraiment de nuit, il n'y a pas de répit. Chaque geste dehors devient difficile. Réparer un véhicule dans ces conditions, avec l'incertitude mécanique, la fatigue et l'isolement, était franchement éprouvant.

Lorsque nous avons enfin pu repartir, ce fut un soulagement immense. Mais Oscar n'en avait pas fini. Au passage d'un bac, il refusa à nouveau de démarrer correctement, et Christian a dû nous tirer d'urgence hors de l'embarcation à l'aide d'une corde. Rétrospectivement, je pense que ce problème était lié à la qualité du carburant, mais nous n'en avons jamais été certains. Nous avons encore bénéficié de l'aide de Christian pour graisser plus sûrement les articulations de l'arbre de transmission, entièrement redémonté puis remonté le soir même à cet effet, puis nous nous sommes traînés jusqu'à rejoindre une route plus sûre.

Incendies sur la route du retour

Comme si cela ne suffisait pas, des incendies de forêt barraient ou menaçaient la route du retour. Nous avons traversé plusieurs zones enfumées, parfois très proches des flammes. Les pompiers coupaient régulièrement la circulation. Nous ne savions jamais si nous allions pouvoir passer, ni combien d'heures ou de jours nous pourrions être bloqués.

Finalement, nous avons eu de la chance. Nous avons été arrêtés quelques heures, avons adapté légèrement l'itinéraire, puis avons réussi à passer. Je garde le souvenir de braises et de flammes non loin de la route, de cette impression étrange de traverser un territoire qui brûle, avec Oscar encore convalescent et l'envie de plus en plus élémentaire de rejoindre un endroit où souffler.

Nous avons fini par rejoindre Whitehorse, où nous avons pu refaire des courses, nettoyer Oscar, enlever la poussière accumulée sur la Dempster et retrouver un minimum de normalité. Le lavage d'Oscar, couvert de boue et de poussière, avait quelque chose de symbolique. Nous sortions enfin de l'épisode le plus aventureux de notre Amérique du Nord.

Prince Rupert, baleines et pygargues

Nous n'avons pourtant pas pris la route directe vers Calgary. Nous avons choisi de redescendre par la Colombie-Britannique afin de rejoindre Prince Rupert, ce qui montre que notre motivation n'était pas entièrement éteinte par les difficultés traversées. L'idée était encore liée aux ours : Prince Rupert est une autre base possible pour aller observer des grizzlys côtiers.

La sortie bateau ne fut pas très réussie du point de vue des ours. Nous en avons aperçu, mais trop loin, dans des conditions qui ne permettaient pas vraiment de belles photographies. En revanche, nous avons vu des baleines, et notamment un comportement très intéressant : des baleines chassant en groupe, coordonnant leurs mouvements pour concentrer les bancs de proies avant de remonter en surface.

Baleines chassant en groupe près de Prince Rupert
Souffle de baleine dans le fjord de Prince Rupert
Souffle de baleine vu de près
Baleine remontant en surface
Grizzly aperçu depuis le bateau à Prince Rupert

À Prince Rupert, les grizzlys furent trop loin pour vraiment nous satisfaire, mais les baleines compensèrent largement, notamment avec une scène de chasse collective dans le fjord.

Nous avons aussi photographié de nombreux pygargues à tête blanche. Ici, la méthode était plus ambiguë qu'à Homer. Après un discours très écologique sur les ours et les baleines, l'équipage lança du poisson aux pygargues afin de les faire venir près du bateau. Le résultat photographique est spectaculaire, mais la méthode est un peu artificielle.

Nous avons tout de même fait les photos. Nous sommes moins gênés par le nourrissage des oiseaux que par celui des mammifères, sans doute parce que nous avions déjà connu, en Amazonie, des dispositifs de distribution de nectar pour attirer les colibris. Mais il faut le dire clairement : beaucoup de très belles photos de pygargues pêchant ou saisissant une proie sont obtenues dans ce type de conditions. Le résultat peut être beau, sans que la fierté photographique soit tout à fait la même.

Pygargue saisissant un poisson près de Prince Rupert
Pygargue en vol avec un poisson
Ours et ourson dans la végétation
Renardeau dans la forêt canadienne

Les pygargues de Prince Rupert furent spectaculaires, mais appâtés. La photo est belle, la scène efficace, mais l'expérience n'a pas la même valeur qu'une observation réellement trouvée.

Calgary et le Stampede

Après Prince Rupert, nous avons retraversé la Colombie-Britannique puis rejoint Calgary. Cette fois, l'objectif était pratique : trouver un endroit où laisser Oscar, prendre un vol pour la France, et interrompre quelques semaines cette grande séquence nord-américaine.

Calgary nous a rendu service. Nous avons trouvé un lieu d'entreposage sans charme, dans une zone industrielle, mais fonctionnel. La ville était bien reliée à l'Europe, avec un vol bon marché vers la France. Et par chance, nous étions là pendant le Calgary Stampede, l'un des plus grands rodéos du monde et l'événement majeur de l'année dans la ville.

Nous y sommes allés presque comme on irait à une grande foire américaine. Rodéo, chevaux, taureaux, tribunes, stands de bière, chapeaux de cow-boy, bottes, mini-jupes, filles très maquillées, familles, musique, agitation permanente. Les spectateurs se levaient tout le temps, allaient acheter à boire, revenaient, repartaient, comme si le spectacle était autant dans les gradins que dans l'arène.

Rodéo au Calgary Stampede
Épreuve équestre au Calgary Stampede

Le Calgary Stampede fut une dernière surprise avant le retour en France : grande foire western, rodéo, cow-boys, bières, bottes, chapeaux et spectacle autant dans les tribunes que dans l'arène.

Calgary nous a paru très américaine dans son esprit. L'Alberta est une province riche, portée par l'activité énergétique, minière et agricole. La ville se développe vite, accueille une immigration importante, notamment indienne, et donne l'impression de quartiers surgissant presque de terre. Ce n'était pas la plus belle étape du voyage, mais c'était un bon endroit pour s'arrêter.

Le Canada, le Yukon et l'Alaska avaient commencé comme un supplément après l'éblouissement américain. Ils étaient devenus autre chose : une montée vers les limites. Nous n'y avons pas seulement vu des ours. Nous avons retrouvé un peu du sentiment d'aventure que nous étions venus chercher depuis le début du voyage.

Les « J'aime / J'aime pas » de Manu au Canada, au Yukon et en Alaska

J'ai aimé

  • Les oursons de Waterton Lakes jouant sur la route et autour d'Oscar ++
  • Les mouflons facilement observables au bord de la route +
  • L'Icefields Parkway entre Banff et Jasper, sans doute la plus belle route paysagère de cette remontée +
  • Les ours broutant les pissenlits au bord des routes canadiennes ++
  • Les castors, beaucoup plus difficiles à voir que prévu +
  • L'Alaska Highway, pour son isolement, son histoire et son imaginaire de route mythique +
  • Le panneau « Welcome to Alaska », symbole de la route accomplie depuis Ushuaia +
  • Les orques aperçues dans le fjord de Haines +
  • Les lupins de la péninsule de Kenai et Anchor Point, notre point le plus occidental +
  • Les pygargues de Homer, très nombreux autour des zones de pêche ++
  • L'excursion à Lake Clark, malgré son prix, pour les deux jeunes grizzlys jouant dans l'eau et le vol au-dessus des glaciers ++
  • La recherche du bus 142 et l'ambiance Into the Wild autour de Fairbanks +
  • Dawson City au solstice, le feu sur le Dôme et la lumière permanente ++
  • Le passage du cercle polaire arctique ++
  • L'arrivée à Tuktoyaktuk et l'océan Glacial arctique, l'un des sommets du tour du monde +++
  • Les baleines chassant en groupe près de Prince Rupert +
  • Le Calgary Stampede, grande foire western inattendue avant le retour +

J'ai moins aimé

  • Anchorage, ville assez glauque qui ne nous a pas donné envie de rester -
  • La frustration initiale à Lake Clark, lorsque les ours étaient visibles mais inaccessibles -
  • Les moustiques d'Inuvik, présents jour et nuit --
  • La panne de croisillon sur la Dempster, au pire endroit possible --
  • La difficulté à trouver une pièce et un mécanicien fiable dans le Grand iciel -

J'ai remarqué

  • Les ours sont beaucoup plus végétariens qu'on ne l'imagine souvent : au printemps, les bords de route riches en herbe et en pissenlits les attirent fortement.
  • Voir des ours en bonnes conditions suppose de la chance, mais aussi de la patience, de la discrétion et une certaine expérience des bords de route.
  • L'Alaska Highway est facile techniquement, mais elle impressionne par l'isolement, les distances et l'histoire des communautés qu'elle relie.
  • Le Yukon et l'Alaska forment un même imaginaire du Nord, au-delà des frontières administratives entre Canada et États-Unis.
  • Les excursions les plus mythiques vers les ours d'Alaska sont devenues des activités très coûteuses, très encadrées, de fait réservées à des voyageurs privilégiés.
  • Les routes du Grand Nord ne sont pas seulement des routes : elles testent la fiabilité du véhicule, l'autonomie, la solidarité et la capacité à accepter l'incertitude, notamment du fait de l'abondance des feux de forêts en été.

Si c'était à refaire

  • Nous referions Waterton Lakes sans hésiter, peut-être même en y restant davantage.
  • Nous emporterions systématiquement un croisillon de rechange avant d'affronter des pistes aussi lointaines que la Dempster Highway.
  • Nous accepterions à nouveau d'aller jusqu'à Tuktoyaktuk, même si ce n'était pas entièrement raisonnable. Certains détours justifient précisément qu'on ne les ait pas totalement raisonnés.